Les réponses de Bruno Bayon

Jurez de dire la vérité toute le vérité rien que la vérité autant que vous le pouvez. Levez la main droite et dites : je le jure.

Doit on connaitre le mensonge pour dire la vérité?

Oui  – puis non. Au bout du compte, vrai et faux n’ont pas + de sens que bien et mal ; pure convention.

Est-il préférable de la connaitre, la vérité?

Non. D’ailleurs, il n’y a pas de Vérité; pur fantasme, orgueil, grandiloquence. (Loti:  « Il n’y a pas de dieu ; il n’y a pas de morale ; rien n’existe de tout ce qu’on nous a enseigné à respecter ; il y a une vie qui passe, en attendant l’épouvantable finale qui est la mort… Je ne crois à rien ni à personne ; je n’aime personne ni rien ; je n’ai ni foi ni espérance. »)

Votre mémoire est-elle à vous?

Oui. unique, irremplaçable – ce qui ne veut pas dire maîtrisable, fiable – tout s’effondre à mesure, l’intensité des impressions s’émousse. Mais en attendant, mémoire ensemble innombrable, magiquement  imprégnée de mille mémoires de l’eau génétiques, ataviques, mediumniques ; et du reste, mémoire futile au total, indifférente – cette mémoire-là ou d’autres, pff. César regardant brûler la Bibliothèque d’Alexandrie, à ce Centurion qui s’émeut de son indifférence : « Mais Imperator, c’est la mémoire du monde qui brûle! » : « Laissez-la brûler, elle est pleine d’infamie. »

L’amour est-il le contraire de la haine?

Oui. Et ensemble même topo que sur vérité et mensonge, mal ou bien; les contraires sont des paradoxes commodes, des visions de l’esprit sans rapport avec la réalité vécue. qui confond, va et vient, fourmi et cigale confondues, indissociables. L’amour et la haine s’entendent dans notre dos.

La liberté existe t-elle?

Non, pas du tout. Liberté, obligation et contrainte. Cours de philo élémentaire: pas de liberté en soi, sans cadre, sans limites. Je veux faire ce que je peux; et non je peux faire tout ce que je veux – qui n’a pas de sens. La liberté de Descartes aussi: une clairière en forêt, quinze chemins divers, mais à quoi bon cette liberté, sans aucune information (donc limites) sur toutes ces directions possibles?

Êtes-vous libre?

Non, donc. Et aucune importance. Et oui – par exemple en rêve, en pensée, évoluant sans aucun contrôle, fût-ce de moi. En livre aussi. Sans enjeu; sans souci d’être aimé, lu, de convaincre, de plaire. Au contraire. Pff.

Et oui à force, à l’usure, avec le temps, libéré de tant de préjugés, scrupules, illusions, convoitises: quelqu’un, dans une ITV sur moi, me résumait à ma « liberté d’allure ».

Le destin des pauvres se joue t-il autrement que le destin des riches?

La logique voudrait que je dise  oui ; mais la question n’est pas nette. Dans quel sens « autrement »? Jack London est pauvre, ce qui le rend immense d’autant dans sa construction, prolifique, fabuleux. Idem Knut Hamsun, autodidacte de même, grandi par le dénuement. Qui ensemble ne peut certes pas être posé en principe favorable. Je n’ai pas de réponse là-dessus. Ni envie d’y réfléchir. Pff.

Pensez-vous que nous avons chacun, un destin?

Oui. Pas deux vies égales.

Le style, est ce « in vivo » ou « in ovo »?

In ovo – si « in ovo » signifie ici non-montré; non, si in ovo veut dire « natif, consubstantiel ». Bien que je croie assez, romantiquement, magiquement, à la prédétermination. A six ans, je dis à ma mère, dans un couloir de case à nacos: « Un jour j’écrirai un livre pour toi », très souverain. D’où me venait cette présomption?

La magie est-elle une illusion?

Pas du tout. Une réalité, omniprésente, continuelle, salutaire, souveraine. tout est magie. on ne comprend rien à rien. y compris aux choses les plus bassement technologiques, humaines. Et c’est très bien ainsi. D’ailleurs, j’ai été bercé de magie (noire), envouté, de naissance, en plein berceau du vaudou (candomblé, mbwiti, fétiches, cauris, etc.)

Sommes nous profonds?

Non. Inconsistants, « creux et pleins d’ordure » (Pascal), vains, ineptes. Le plus insondable de nous, humains, reste dérisoirement humain, au sens animal : ni plus ni moins profond que la moindre puce, holothurie, coquille de limace (interne : oui, la limace a une coquille, comme l’escargot).

Le soleil est-il au fond de l’univers?

Non. Mettons que le soleil soit un des innombrables astres de l’univers à portée de conception humaine, et que cet univers soit un grain de sable: autant de milliards de milliards de grains de sable, sur la moindre plage parmi cent millions, au sein de l’infime parcelle de grain de sable que serait notre terre, autant d’univers avec leurs millions de soleils… etc.

Les idées sont-elles des étoiles?

Pourquoi pas? Luisant dans « le silence éternel des espaces infinis », de l’incandescence de leur explosion d’extinction longtemps avant d’avoir un peu brillé sous la voûte de nos crâne vides telles des noix de coco creuses bruissant de la rumeur profuse de la mer sur la plage.

D’où vient le désir?

Initialement, du meilleur de ce qui me tient lieu de moi: mon avidité de vie, mon instinct de vie, mon envie d’envie. Et avec le temps, de plus en plus de ma perte du désir dans la peur, fruit de la lucidité (ou approchant: connaissance, expérience, appréhension, morts, désillusion…), de plus en plus de fin du désir (nirvana). Bref, de nulle part. D’ailleurs, de ce qui me met encore si peu que ce soit hors de moi. Mais pas tout à fait en fureur comme les moines à la con de la scène sadienne.

La jouissance est-elle dangereuse?

Oui. Car innombrable, illimitée, inaccessible, à travers l’autre (féminin) – du moins au sexuel – donc mortifiante. Or, plus on la ménage prudemment, plus elle échappe, se dérobe. La jouissance sexuelle veut de l’irréflexion, de la sauvagerie, de l’inintelligence, de l’hostilité, de la guerre des sexes, de l’opposition, et de l’instinct aveugle pour toutes ces raisons. La Fontaine, du plaisir: « Dès qu’on le prend, il cesse d’être ».

On ne trouve jamais l’autre que dans soi-même?

Non. Le seul intérêt de l’autre est son étrangeté, son altérité absolue, à ce qu’on est. A quoi bon autrui, si c’est pour s’y retrouver? Narcisse. « Mais que ta bouche est belle en ce muet blasphème/ O semblable et pourtant plus parfait que moi-même… » Surtout pas. « Au fond de l’horizon pour trouver du nouveau ».

Ou on ne se trouve soi-même que dans l’autre?

Oui. Peut-être par le sas magique de la petite mort amoureuse. Il faut disparaître pour se sentir un peu – bien. Confondu. Résout. « L’influence anesthésiante de l’habitude ayant cessé, il se remit à sentir, à penser, choses si tristes. » Proust. La Bible: « Qui veut gagner sa vie la perdra, seul celui qui la donnera la rendra vraiment vivante. » Voire « Il n’a rien donné, celui qui n’a pas tout donné ».

Être humain, est-ce possible?

Si être humain c’est l’humanisme de « rien de ce qui est humain ne m’est étranger », non. Sinon, oui, naturellement. Il suffit de laisser faire, il n’y a rien à faire, juste à être là, tant bien que mal. C’est là l’humain. voilà notre grandeur immanente, notre condition inconnue, inconcevable, notre être humain.

Une vie peut-elle transformer le monde?

Non. Quelle imbécillité. En aucune façon. Chacune de nos vies fait plus ou moins, et plus ou moins bien, partie du monde, autrement dit de la vie. Rien ne se perd, rien ne se crée. Et d’ailleurs, à quoi bon transformer l’incommensurable? Une idée absurde.

La mort est-elle l’ennemie de la vie?

Pas du tout, la mort est la vie même, la vie s’y adosse, s’y éprouve, s’y tient, s’y fonde. Chacune (vie, mort) est à l’autre un sens unique indéchiffrable et précieux d’autant.

Son contraire?

Oui. Quand même. Dialectiquement, sa structure bondage. Ne serait-ce que sur le mode « Ça fait du bien quand ça s’arrête ».

Un mal peut-il être délicieux?

Oui, non, bof, point trop n’en faut, sur la durée disons, les sensations rares et précieuses de perfidies exquises. Je passe un peu ma langue au chat, comme sur la pauvreté.

Es-tu un homme bon (une femme bonne)?

Non. Mais n’importe. J’y travaille à mon crépuscule, non sans plaisir veule, rangé, résigné, amendé, calmé. Pure question de vieillerie, de chute libre, de morts encore. Avec l’échec, le renoncement de force (dans la dépression spécialement), la mort clinique (dont j’ai la double expérience rare), vient la compassion – pour quiconque, à commencer par soi… La force de la faiblesse, le grandissement dans la petitesse. Chanson de chevet: « Sinner’s Prayer » de Slaid Cleaves.

Penses-tu qu’on s’arrange avec le mal?

Oui. On ne fait que cela. D’ailleurs, le mal n’existe pas comme on le voudrait, bien dessiné, délimité, nettement. On bricole dans l’évasion des contours, on pactise dans le ni-ni.

L’univers est-il un chaos ou quelque chose de soigneusement ordonné?

Un chaos intégral. Dont l’ordre immanent échappe totalement à mon intelligence limitée. Et tant mieux.  Plus cela va, plus je m’en fous. Pff.

Comment aimerais-tu en finir?

Tranquillement, lâchement, paisiblement, suavement, pleinement, sans regret, sans peur, sans reproche, indifférent. « Je suis né tout nu, je me retrouve tout nu, je n’ai rien gagné, rien perdu ».

Éventuellement suicidé, s’il faut une notice technique, mais en aucun cas au prix au prix d’un surcroît de souffrance pour échapper à celle de durer mal. J’aimerais bien avoir sous la main le cocktail suisse ou belge requis (curare, sédatif, euphorisant, etc.), qui devrait être en vente libre dans toutes les pharmacies, pour vider les lieux et laisser la relève faire semblant à notre place; je voudrais bien disposer de la pharmacopée ad hoc pour en user à ma guise et mon heure – ou celle de ma fiancée de confiance.

Ton plus beau souvenir d’extase?

Chaque fois que possible. J’ai tous les défauts, faiblesses, infirmités, sauf la nostalgie, des extases comme du reste. Je mémorise, mais sans notion de « plus beau souvenir ». Et au fait, j’oublie assez facilement, pff, qu’est-ce que cela peut faire. Disons: ma dernière relation sexuelle conjugale, la nuit dernière, par exemple, ma dernière vision exquise de ma compagne, dans l’escalier ce matin, partant en audience de juge de proximité, chaque invention du monde de sa petite fille, ou son petit fils, sous mes yeux, avec moi, tels gestes à fondre de confiance totale. Mais pas de souvenir plus beau que les autres dans le kaléidoscope de l’oubli heureux de toutes ces extases chimiques qui nous animent et nous consument à mesure qu’elles nous avivent.

De quelle couleur est la lumière?

Noire. Comme l’Afrique noire de mes insolations natales, enfantines, adolescentes, sensorielles, existentielles, océaniques : Côte d’Ivoire, Togo, Bénin, Gabon…

Noire comme la dite lumière noire, qui infuse de blanc en relief la nuit noire. Comme les rêves lumineux, éclairants, limpides.

D’ailleurs, noir n’est pas une couleur, mais une valeur. Donc réponse nulle et non avenue. Comme toutes celles qui précèdent. Ma seule réponse se résumerait, sur quelque point que ce soit, sincèrement, à  « pff ».

Une contribution de Bruno Bayon.

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