Les réponses de Vincent Capes 

Jurez de dire la vérité toute le vérité rien que la vérité autant que vous le pouvez. Levez la main droite et dites : je le jure.

Doit on connaitre le mensonge pour dire la vérité?

Le mensonge n’est que l’ombre portée de la vérité. Il doit y avoir quelque part, mais je ne sais pas où, de la vérité sans mensonge. Mais il n’y aura jamais de mensonge sans vérité.

Est-il préférable de la connaitre, la vérité?

Lorsqu’on la connaît, on découvre qu’elle n’est jamais telle qu’on le voudrait, qu’elle est parfois dangereuse et qu’elle peut faire mal, donc je ne sais pas si «préférable» est le mot que j’aurais employé. Ce qui est sûr, c’est que sa recherche est fondamentale et nécessaire. «Seekers of Truth».

Mais la vérité n’est pas dans un livre, ou dans une croyance ou dans une œuvre. Elle est dans l’œil et l’esprit de celui qui regarde, qui, plongeant dans le symbole (le Saint-Bol, le Graal), découvre les profondeurs de son être. La vérité n’est pas quelque chose qui se dit, mais quelque chose qui se vit, presque au-delà de tout concept. La vérité est un ensemble de fragments qui ne se livre que par petites touches successives.

Votre mémoire est-elle à vous?

Tu peux me tutoyer. Non, elle est quelque part entre l’impersonnel et le collectif. Mais je ne suis pas sûr de savoir ce que je suis moi et encore moins ce qui m’appartient. On dit «avoir de la mémoire» comme on dit «avoir des sentiments», mais est-ce que c’est nous qui en avons ou bien est-ce eux qui nous ont?

L’amour est-il le contraire de la haine?

Non, mais une sorte de confusion interne peut transmuter l’amour en aigreur, en jalousie, en regret, en rancœur. Et ça fait que souvent la haine n’est qu’un amour mal dirigé, mal canalisé, mal compris, mal déployé. Aimer est dur. Aimer est un effort permanent.

C’est Rûmi qui a écrit : «Ta tâche n’est pas de chercher l’amour, mais simplement de chercher et trouver tous les obstacles que tu as construit contre l’amour.»

La liberté existe t-elle?

La liberté en soi, je ne crois pas. Je n’en sais rien. On est toujours prisonnier ou attaché à quelque chose : des valeurs inculquées par la famille, par la société, par nos proches, par des réflexes conditionnés, les idées que se font les autres de nous et auxquelles ont tentent d’être conforme, les auto-conceptions erronées, des souvenirs ou tous les troubles nostalgiques.

Mais la liberté est, comme le désir, un mouvement, un élan. Elle est une pulsation dans l’univers qui nous invite à chercher en nous la volonté d’être libre.

Il y a un poème-tract de 1960 de Ghérasim Luca qui dit que «la vraie liberté sera transmutation sinon rien qu’agitation de cage en cage.»

Êtes-vous libre?

Non, je ne pense vraiment pas. Et même si c’était le cas, il serait prétentieux de l’affirmer. Mais j’ose croire que je suis pris dans le mouvement des planètes, dans les révolutions cosmiques et personnelles, et que je tente de l’être, que je suis sur le chemin, dans un de-venir. Il faut chercher, creuser, avoir les mains sales et les doigts poussiéreux. Il y a donc une logique, et de plus en plus une nécessité, à être souterrain, à creuser plus loin, plus profond, à être de plus en plus underground, «Visite l’Intérieur de la Terre…». L’essentiel se passe toujours dans l’ombre, aux bords des choses, à la croisée des chemins, en marge, à mi-mots, à voix basse.

Le destin des pauvres se joue t-il autrement que le destin des riches?

Oui, mais il ne faut pas oublier l’interdépendance qu’il y a entre les deux, car le maître a besoin de l’esclave pour se définir en tant que maître. C’est donc lui qui dépend de l’esclave pour conserver son statut, et il cherchera par tous les moyens à maintenir cette position et à faire perdurer cette situation.

Oui, cela se joue autrement, et il faut se soulever contre l’ignominie des décalages rythmiques sociaux. Ça devrait être un ordre donné à tous ceux qui sont brisés et meurtris, violentés par cette version du réel, ceux qui ont été bafoués et humiliés. Il ne faut pas se détourner, il faut regarder la Gorgone en face. Et il ne faut pas nourrir de ressentiment mais une saine et juste colère. Il faut retrouver la pulse du cœur. Il faut redonner du relief à un monde qu’on normalise. Il faut proclamer la toute-puissance de l’individu à la face des structures oppressives. C’est la position de Stirner. On devrait donner Le Règne de la Quantité de René Guénon à lire à l’école.

Ce changement doit venir de nous, car la société moderne ne peut accepter ce basculement, et Barrès a très bien décrit pourquoi en 1897 : «la première condition de la paix sociale est que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance».

Il est pourtant de notre devoir de redevenir notre propre monarque et de faire disparaître toute subordination de la surface de la Terre.

Et ça ne se fera pas dans la non-violence, je ne le pense pas.

Il faut qu’il y ait encore plus de soulèvements et d’émeutes. Les jeunes du monde entier ont été trahis, trompés, vendus par les générations précédentes. « Jamais auparavant dans l’histoire connue l’autorité établie n’a été défiée si fondamentalement à une échelle mondiale », répondait William Burroughs à Daniel Odier lors d’un entretien à la fin des années 70.

Nous vivons une époque où il va s’en falloir de peu pour que tout s’emboîte et bascule, pour nous comprenions à quel point il n’y a jamais eu autant d’espaces de libertés, physiques et virtuels, à disposition. Il n’y a jamais eu autant d’échanges et de partages qu’en ce moment, grâce à internet. Il faut prendre conscience de la force que nous sommes ensemble. Non pas « ensemble, tous ensemble », mais en petit groupe, en association, en communauté pour reprendre un terme d’internaute. En phalanstère pour parler fouriériste.

C’est également la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’il y a un nombre si élevé de mécontents et de laissés-pour-compte.

Il n’y a qu’un petit voile à dissiper pour qu’on prenne tous conscience de cette situation. Nous voyons depuis longtemps déjà les signes de dégénérescence et de décadence du nihilisme postmoderne et du matérialisme stérile. Les dogmes préconçus, les hiérarchies, les enseignements rigides et les croyances figées ne sont bons qu’à détruire les capacités créatrices des individus.

Cette époque peut être appréhendée comme un nouvel âge d’or. C’est seulement ceux qui l’ignorent et qui la craignent qui risquent la destruction. Et ils font bien d’avoir peur. «Something Must Break» chantait Ian Curtis, et nous devrions lui rendre hommage en faisant de ce chant une réalité.

Pensez-vous que nous avons chacun, un destin?

Je le pense sincèrement, oui, mais c’est un point très personnel. Puisque ce questionnaire est voué à être public et lu, je préfère sauter par-dessus le mot «chacun» pour élargir la question à un destin commun. Oui, je pense que nous avons quelque chose à faire ensemble. Quoi, je ne sais pas, et c’est ça qui est beau. Pour le savoir, il nous faudra sortir des sentiers battus. C’est ce que propose le loup au Petit Chaperon Rouge. Et c’est le sens étymologique du mot «séduction» : «se ducere» c’est se diriger à l’extérieur de la ville, partager quelque chose d’intime et non de social. Ce destin commun est à envisager (lui donner un «visage» lévinassien), à construire et à découvrir ensemble. Si comme le dit Aleister Crowley «chaque homme et chaque femme est une étoile», c’est donc qu’ensemble nous ferons des constellations.

Le style, est ce « in vivo » ou « in ovo »?

Pour être franc, je ne sais pas si la question du style m’intéresse vraiment. La personnalité est un concept sur-fait, surtout à notre époque. Le style commence à m’intéresser s’il débouche sur une reconnaissance, dans le sens non pas de célébrité mais de prise en considération de l’autre, dans une réciprocité.

La magie est-elle une illusion?

Non, la prestidigitation l’est. La magie et la prestidigitation ont en commun la manipulation active d’éléments imaginaires pour influer sur la perception de la réalité. Mais la magie est plutôt de l’ordre de la fiction. C’est en ça qu’elle est la partie la plus proche du monde réel, ce vrombissement imperceptible du monde. Toute la vie n’est qu’une fiction. Une fiction qu’on traverse, des histoires qu’on se raconte pour faire passer l’angoisse de l’attente. Nous sommes des fictions et des idées. Nous sommes l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes. Ou pire, que les autres se font de nous.

Les certitudes de l’Histoire, fatiguées, tombent, s’affaissent et s’écroulent, avalées par le gouffre béant qui sépare ce qui a été de ce qui ne sera jamais. Demeure pour toujours récit. D’où l’importance du mythe, du conte, du rêve, de l’art. Adorno a écrit «l’Art est la magie délivrée du mensonge d’être vraie.»

L’Art est la face tangible de nos croyances que nous avons réussi à rendre réelle. Tout art est né de la sorcellerie, de ce que les gnostiques nous ont légué, des procédures alchimiques réalisées par ceux qui voulaient être rois. L’Art est un aspect essentiel de la Magie. Il est opératoire, et consacré à l’ouverture et la conservation des portes.

De tout temps, la magie a constitué une menace politique réelle : contre Dieu, contre l’Église, contre la royauté, contre la société et l’État. Car c’est à un élargissement de la personnalité que nous convie la magie. Genesis Breyer P-Orridge cite cette phrase du Sar : «La Magie, c’est voir et vouloir par-delà l’horizon.»

Sommes nous profonds?

Moins qu’on le prétend mais plus que ce qu’on en sait. Dire «profond» entraîne l’idée d’un creux. Et si il y a un creux en nous, c’est parce que nous sommes la visibilité d’un manque, et c’est ce qui nous hante. Nous sommes filles et fils de rois, nous sommes en exil sur cette terre étrangère, nous avons oublié la raison de notre voyage, et la lourdeur de la nourriture qu’ils nous donnent nous fait plonger dans un profond sommeil. Reste ce creux, ce manque que nous ressentons lorsque seul, dans le silence de la nuit, nous fermons les yeux. C’est le propos du Chant de la Perle.

Le soleil est-il au fond de l’univers?

Je ne crois pas que l’univers est un fond. Mais il paraît qu’il y a toujours une lumière au bout du chemin. C’est au pied du phare qu’il fait le plus sombre, non?

Les idées sont-elles des étoiles?

Je recoupe deux réponses précédentes : nous sommes des idées et nous sommes des étoiles. Donc oui.
Goethe disait qu’on ne désire pas les étoiles. Mais par contre, seules les étoiles désirent. Et elles nous jalousent.

D’où vient ton désir?

Enfin tu me tutoies! Je ne sais pas d’où vient le désir, car mon désir ne m’appartient pas. «Non nobis…». Il fait partie de quelque chose de plus grand que moi dont je ne suis que le réceptacle, le moyen, le médium. C’est ce qui fait dire à Marc : «Abba (…) non pas ce que je veux, mais ce que tu veux !» (14:36), ou à Crowley : «Tu n’es pas son maître mais son véhicule».

Ce qui vient de moi, malheureusement, ce sont des envies et des pulsions.

La jouissance est-elle dangereuse?

Oui, et c’est bien ce qui la rend indispensable. Mais il nous faut reconquérir une jouissance extraite de ce bourbier embrouillé marqué au fer rouge par Rousseau d’un côté, et par Freud de l’autre.

Elle est un acte de rébellion suprême où l’on touche du bout des doigts l’oubli de soi et la fusion dans l’Un. C’est le moment précis où le rôle et l’identité se mêlent et se démêlent ad libitum. L’amour est dangereux, car c’est se laisser aller, s’abandonner à l’autre, et c’est là la véritable victoire. C’est Netzach dans l’arbre des Sephirot, la sphère de Vénus. La plongée dans le grand bain.

On ne trouve jamais l’autre que dans soi-même?

Nous sommes tous des étrangers à nous-mêmes, et méfions-nous de ceux qui disent se connaître.
Par définition, l’autre n’est pas le même, l’autre n’est pas moi, et je suis toujours l’autre de l’autre. Il faut abandonner l’alter ego au profit de l’altérité radicale. Car c’est précisément dans la distance qui sépare deux individus que se joue toute l’importance de la relation, et dans l’effort accompli pour rejoindre l’autre.

Ou on ne se trouve soi-même que dans l’autre?

Trouver soi en l’autre est narcissique et c’est en tout cas c’est une logique de partisan politique : prétendre aller vers l’autre pour y trouver un autre soi. L’inverse est le B.A.-BA de la voie ésotérique : plonger en soi pour y trouver l’autre.

Mais dans les deux cas ce serait oublier l’importance des différences. C’est ne pas respecter la distance que j’évoquais à l’instant. On ne pourra jamais être l’autre, et c’est cette différence bénie et souveraine qui crée la véritable proximité. C’est la quête insoluble de l’énigme qu’est le visage de l’autre.

En considérant cela, on commence à toucher du doigt la densité de l’idée d’Amour. Et on comprend toute la bêtise d’André Breton lorsqu’il dit : « L’amour, c’est quand on rencontre quelqu’un qui vous donne de vos nouvelles ». Triste vision de l’amour que celle qui est monosémique et unilatérale. Et pathétique prise en considération du partenaire.

«L’étranger te permet d’être toi-même en faisant, de toi, un étranger.» Edmond Jabès.

Être humain, est-ce possible?

A l’infinitif, oui. Dans l’infini, être infini, à la fois sans limite et incomplet. C’est le sens même de la Tradition : détacher l’Homme de la finitude dans laquelle il s’enferme (ou dans laquelle on l’enferme), et le déployer vers un plus que soi qui est vraiment lui.

Il faut se frotter à cette question, et ne pas le faire équivaut à une démission.

Une vie peut-elle transformer le monde?

Toute vie transforme le monde. Ne laissons personne nous dire le contraire! Le problème humain du besoin de reconnaissance (dans tous les sens du terme) soulève le problème de l’échelle à laquelle on le change. Si on abandonne cette donnée qui manque d’humilité, toute vie humaine change le monde. Chaque rencontre, chaque mot, chaque petit geste, chaque pensée change le monde, influe sur le cours des choses et altère (un peu) la course des astres et de la vie.

C’est beaucoup de responsabilité, mais c’est ainsi, et on devrait s’en souvenir plus souvent.

La mort est-elle l’ennemie de la vie?

Elle n’en est pas l’ennemie, non. Elle en est le but, elle en est la densité, la profondeur de champ.

Son contraire?

Contraire, oui, mais pas dans le sens d’opposition mais dans l’idée de l’inverse. De l’envers. L’an vert. Le printemps, la renaissance.

Un mal peut-il être délicieux?

Nous expérimentons forcément le mal. Il est important de savoir en tirer des leçons. Du délice, j’hésite. Il y a une notion ambiguë dans l’idée de prendre du plaisir dans le mal. Mais ce n’est pas grave. Il est plus grave de s’y attarder. Et carrément fatal d’y rester.

Es-tu un homme bon (une femme bonne)?

Ce n’est pas à moi d’en juger. Je répondrais donc par cette phrase du révérend Lovejoy dans les Simpson : «réponse courte : « oui » avec un « si » ; réponse longue : « non » avec un « mais ».»

Penses-tu qu’on s’arrange avec le mal?

Oui, ou plutôt on compose avec. Et on peut penser que c’est un problème, mais attardons-nous deux minutes sur le mal. Prenons le concept le plus célèbre du mal en Occident : le diable. «Diabolus» est ce qui divise (contrairement au «symbola» qui réunit). Si Satan est «l’accusateur», il ne faut pas oublier son médiateur, son «avocat» qui est ni plus ni moins que le Saint-Esprit. C’est la définition même du mot «Parakletos» : l’avocat de la défense. C’est un concept tellement problématique dans la chrétienté que la Bible ne le traduit même pas. Il est écrit «Paraclet». Être traversé par le Saint-Esprit, ce serait donc composer la médiation entre notre part de divinité et nos démons intérieurs. Ce serait trouver cet équilibre, mais il est très instable. Toute perfection ne dure jamais qu’un instant. Et tout recommence perpétuellement, comme la marée. Brisants, laisse, ressac…

L’univers est-il un chaos ou quelque chose de soigneusement ordonné?

Je ne vois pas ces deux concepts comme contradictoires. Je pense que c’est un chaos, oui, peut-être pas ordonné, mais en tout cas avec une logique propre, bien qu’elle nous échappe car elle est sur un plan imperceptible à notre échelle. L’idée d’un chaos qui contient quelque chose, d’un néant habité, c’est le concept même du mot hébreu «tohu va vohu», qui a donné «tohu-bohu» en français, et qui est cité à trois reprises dans le Tanakh (Genèse 1:2, Isaïe 34:11 et Jérémie 4:23). On le traduit souvent grossièrement par «informe et vide», ce qui ne reflète pas toute la profondeur du mot.

Comment aimerais-tu en finir?

Mourir me semble être une bonne fin, bien qu’un peu téléphonée.

Ton plus beau souvenir d’extase?

Reste perpétuellement à inventer. Le souvenir, comme la magie, est une maladie du langage. Certains souvenirs ne gagnent rien à être dévoilés. Il faut les respecter et ne pas rompre le silence obscur dans lequel ils baignent.

De quelle couleur est la lumière?

D’abord brune, puis en remontant violette, orange, verte, jaune, rouge, bleue, noire, grise et enfin blanche.

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Une contribution de Vincent Capes.

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