Les réponses de Rémy Leboissetier

Jurez de dire la vérité toute le vérité rien que la vérité autant que vous le pouvez. Levez la main droite et dites : je le jure.

Doit on connaitre le mensonge pour dire la vérité?

Certainement, et l’inverse est vrai aussi : c’est la base du politique, me semble-t-il. Le commun accord des mutuels arrangements. Le grand magasin des petites complaisances, qui ne touche pas seulement au politique mais prolifère dans tous les secteurs de l’activité sociale. A ce propos, il est curieux que « candidat » vienne de candidatus, qui désignait à Rome ces postulants aux fonctions publiques habillés de blanc (candidus). Mais non, il n’y a rien d’étrange à montrer patte blanche… La minute ou l’heure de vérité, c’est celle qui fait palpiter le monde… C’est très scénaristique, dramaturgique. Tout ça me fait penser à cette pâtisserie qu’on appelle mille-feuilles : une couche de vérité, une couche de mensonge…  Le tout bien sucré et crémeux. Je crois seulement être dans le vrai ou dans le juste, que cela soit vraisemblable ou invraisemblable, mais il serait prétentieux et dangereux de se déclarer possesseur d’une vérité… Sur la base de quel mensonge ? Tout au plus peut-on parler de sincérité, d’intégrité et d’une certaine idée de pureté. Allez, lâchons le mot : un sens de l’éthique. Sans autre déclaration de foi ni de grand principe !

Est-il préférable de la connaitre, la vérité?

Les modes de connaissance sont variés et la vérité n’est jamais déterminée : c’est un concept, et comme tout concept, il y a matière à gloser jusqu’à la logorrhée. Ce n’est pas ma voie. Il n’y a qu’à relire « Le mensonge de la vérité », un essai de René Daumal qui figure dans le volume II de ses Essais et Notes, « Les pouvoirs de la parole »…

Votre mémoire est-elle à vous?

Curieuse redondance dans cette question… Si ma mémoire m’appartient, ce n’est qu’en faible part. La plupart du temps, elle m’échappe, à tous les niveaux : je cours après sans pouvoir la rattraper, si ce n’est par fragments, éclairs, comme si elle ne se plaçait pas en arrière mais allait au-devant de moi (et par tous les flancs, selon le cas). Mais ce sont ces fragments-là qui la constituent et, de lien en lien, composent un nouveau maillage. Quoi qu’il en soit, il faut comprendre, après Aby Warburg, que la survivance des images est effective : la mémoire, dépendante de l’oubli, comporte une part d’universel et d’immémorial. Nous n’en sommes que les hôtes.

L’amour est-il le contraire de la haine?

Ce serait trop simple ! Disons, sans peur du sophisme, que l’amour est une quête et la haine une conquête : sur le terrain, on ne lutte pas à armes égales, mais on souhaite toujours, pour telle action, faire un peu peser la balance. Je reste bien humble, face à cela, mais en rien résigné. Et le sentiment de compassion s’exerce, dans les deux cas.

La liberté existe t-elle?

Probablement, mais soumise à résilience. La liberté est toujours surveillée. « La liberté, c’est l’esclavage », a dit le père Ubu enchaîné après avoir été couronné, croyant du comme fer à l’identité des contraires. Il se trouve que les libertaires bâtissent souvent leur propre prison, sous forme de dogmes. Alfred Jarry était le plus pur et dangereux anarchiste, dont les anarchistes ne voulaient pas. Personnellement reconnu « indogmatisable » !

Êtes-vous libre?

Bonne question, puisque j’en ressens la contrainte en permanence. C’est à la fois un moteur et un frein. La liberté est déchirante. Parlons plutôt de libération. Ce qui est à vrai dire un constat d’emprisonnement.

Le destin des pauvres se joue t-il autrement que le destin des riches?

Non, pas vraiment. Il faut seulement, pour les pauvres, transformer le caca en or et pour les riches comprendre que l’or n’est qu’un gros caca scintillant. Léon-Paul Fargue écrit dans Déjeuners de soleils : « L’or n’a pas grand chose à me dire, mais je n’ai pas non plus de temps à perdre ». Je suis parfaitement d’accord ! Pour ajouter en note : il semble que le pauvre devenu riche soit plus terrible encore que le riche devenu pauvre – strictement & matériellement parlant. Le plus intéressant, c’est ce genre de revirement, qu’on ne voit plus guère aujourd’hui : le riche se débarrassant de ses biens au profit des pauvres, dans une voie de salut ! et le pauvre enrichi ayant compris la leçon, etc. On regretterait presque certains jours que Dieu soit mort. Enfin, les dieux en général. Mais là, ça nous emmène un peu trop loin, parce que la cause religieuse continue quand même à faire couler beaucoup trop de sang.

Pensez-vous que nous avons chacun, un destin?

Pour aller dans le même sens (et paraître logique), pourrait-on croire au destin ? à la Providence ? au Maléfice ? Et donc à ce déterminisme qui a fait les belles heures des religions ? Non, pas de destin, un sentier à tracer où l’on progresse chaque jour, parmi les doutes et l’indétermination, dans la mouvance des atomes.

Le style, est ce « in vivo » ou « in ovo »?

Le style s’acquiert, la grâce est donnée. In vivo, donc.

La magie est-elle une illusion?

La magie est le point de croix entre le réel et l’illusion : xxxxxxxxx (horizontalement et verticalement).

Sommes nous profonds?

Je me renseigne au mieux sur les crues et les étiages, de peur de me noyer ou me casser les os. Entre les deux, on doit « baigner » au juste niveau. Ce n’est déjà pas simple… L’intelligence est tellement superficielle et la bêtise si profonde !

Le soleil est-il au fond de l’univers?

Non, au fond du jardin.

Les idées sont-elles des étoiles?

Tiens, en voilà une, belle idée, filant à une telle vitesse à travers le ciel qu’on ne parvient même pas à la saisir.

D’où vient ton désir?

Se pencher sur le langage des origines comme Pascal Quignard le fait (moi non, je ne suis qu’ignare en latin) ouvre des perspectives infinies, qui nous plongent dans des abîmes (de réflexion). Dans Vie secrète, il écrit : « Désirer est un verbe incompréhensible. Ce n’est pas voir, c’est chercher. C’est regretter l’absence, espérer, rêver, attendre. Siderare et desiderare : pression et dépression. la sève monte et se retire (comme la mer afflue puis reflue). Il est étrange que le mot romain du désir soit exactement de la même source à laquelle deux mille ans plus tard le français a puisé pour former désastre, desastroso. » Le désir est donc un désastre et je ne suis pas loin de l’admettre.

La jouissance est-elle dangereuse?

Et pour cause. Mais ça dépend justement, pour le cas, de quelle jouissance on cause…

On ne trouve jamais l’autre que dans soi-même?

… je laisse filer…

Ou on ne se trouve soi-même que dans l’autre?

Parties liées. La conjonction n’a pas fonction d’alternative mais de coordination : on ne trouve jamais l’autre que dans soi-même ET on ne se trouve soi-même que dans l’autre.

Être humain, est-ce possible?

Veux-tu insinuer que je suis un monstre ?!

Une vie peut-elle transformer le monde?

Impossiblement.

La mort est-elle l’ennemie de la vie?

Cela se conçoit, dans les faits. Mais cela ne résout rien de le penser ainsi. Il manque une école de la mort. Cette école de la mort que souhaitait René Daumal – rien de morbide –  et qui ne s’opposerait pas à l’école de la vie, qui en est l’indispensable contrepartie.

Son contraire?

Impossiblement.

Un mal peut-il être délicieux?

Ouille ! Aïe ! Fais-moi mal Johnny, Johnny… ça va, je ne me connais pas trop de morbidité ni de masochisme. Je suis plutôt jouisseur (non doloriste). Mais n’ai-je pas dit que la jouissance pouvait être dangereuse… Alors, alors ? Le démon de la perversité est toujours pernicieux. S’il faut souffrir pour aimer, je n’en fais toutefois pas un délice. Ni un précepte de déviance.

Es-tu un homme bon (une femme bonne)?

Il serait très présomptueux d’en juger soi-même ! Dans certaines situations de tension critique, il arrive que je ne sois pas toujours « bon » dans le dernier quart d’heure. D’ordinaire, cependant, je me tais. Tout en sachant que le silence n’arrange rien, que cela peut servir de combustible au feu de la méchanceté.

Penses-tu qu’on s’arrange avec le mal?

Inadaptation et incapacité réelle. Je n’y survivrai pas longtemps. Sachant cela, il est possible en effet que je fuis, que je me dérobe… Même à des fins supposées bénéfiques, toute expression du mal me bouleverse, me tétanise, dans ses actes comme dans sa violence verbale, comme si les mots me frappaient physiquement à la figure. Je n’ai aucune immunité de ce côté-là.

L’univers est-il un chaos ou quelque chose de soigneusement ordonné?

Un chaos ordonné, sans hésiter. Singulièrement ordonné.

Comment aimerais-tu en finir?

Comme j’ai commencé.
Mais j’ai tout à coup un doute sur la question : finir ou en finir ? Si c’est bien ce que je pense, alors non, je n’ai surtout pas envie d’en finir ! J’ai un programme sur deux siècles au moins. Et si ma raison ne dure, j’en attends à terme que folie douce.

Ton plus beau souvenir d’extase?

Collapsus. Plus précisément, le tout petit moment qui précède la perte de conscience.

De quelle couleur est la lumière?

Celle de tes yeux. A ce moment précis.

Une contribution de Rémy Leboissetier.

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